L’alternative de l’autogestion solidaire

ampoule

Par Maurice Décaillot, expert agréé en économie sociale (*).

Comment le mouvement populaire peut-il éviter de reproduire les erreurs passées du socialisme autoritaire ?

Comprendre les causes de l’effondrement des pays appelés alors socialistes est très important. Aussi convient-il de ne pas répéter les erreurs passées, et pour cela les reconnaître.
C’est pourquoi, au nom même des avancées sociales dont l’Humanité se veut porteuse, des éclaircissements de fond sont à mes yeux nécessaires. Commençons par l’analyse de cet effondrement.
Selon un certain tableau développé dans les colonnes du journal (le 19 mars dernier), la racine de l’autoritarisme stalinien serait le retard historique de la Russie arriérée. Cet autoritarisme serait la cause du ralentissement économique des années soixante. Ce ralentissement serait à l’origine de la démotivation des personnes, et cette dernière serait à son tour l’explication de l’insuffisance des richesses créées, elle-même responsable de l’effondrement des pays socialistes.
Rien dans cette série ne correspond aux faits historiques.

Pour s’en tenir à l’essentiel, disons que l’autoritarisme soviétique, favorisé par les circonstances brutales de la révolution et de ses suites, a été cristallisé pour deux raisons : d’une part, les distorsions, notamment dans le monde paysan, dues au rétablissement du trafic marchand à travers la NEP, d’autre part, la situation des travailleurs maintenus, dès le début (par le principe du commandement unipersonnel) dans un statut de salariés, certes rémunérés, mais privés de réelles prérogatives économiques et sociales.
L’autoritarisme des instances bureaucratiques érigées de ce fait en sources de décisions, autoritarisme aggravé, à mesure de l’ampleur croissante de leurs tâches, par la crainte des désordres qu’elles ne peuvent qu’attiser elles-mêmes, est le résultat, et non la cause, d’une dépossession économique et sociale de la classe ouvrière, dès lors bien éloignée d’une position hiérarchique dominante.
C’est cette dépossession qui a engendré la démotivation des travailleurs.
C’est elle aussi qui est à l’origine de profonds travers de gestion des activités économiques, et notamment du gaspillage bureaucratique d’investissements, non pas insuffisants, mais au contraire outranciers, non pas seulement techniquement retardataires mais conçus hors de l’efficience économique réelle. Le système souffrait effectivement d’un grave manque.

Ce manque était-il celui du « marché » ?
L’erreur à ne pas répéter est la suivante : ne confondons plus le marché, qui est, dès ses lointaines origines, inégalitaire, ennemi de l’équité, nourrissant, au fil des positions dominantes ou concurrentielles, les partenaires forts de la spoliation des partenaires faibles, tel qu’il ravage actuellement la planète, avec l’échange, transaction équitable, arbitrée d’un commun accord pour ne léser personne.
Ce n’est pas la vente sur le marché qui fait naître la valeur ajoutée. Celle-ci naît du travail des travailleurs, dans la production. Et le marchand, en l’accaparant, y ajoute tant qu’il le peut la rente marchande prélevée par le fort sur le faible, et lorsqu’il ne le peut plus, il détruit cette même valeur ajoutée en soldant ses marchandises aux dépens du travail qui les a produites.
Non, le marché n’est en rien garant de ce que les produits répondent à la demande sociale.
En déformant les prix et les salaires, il biaise la demande profondément et conduit à la dépression et à l’insatisfaction des besoins réels et publics. Il est vrai que l’allocation bureaucratique, même prétendument « optimisée », conduit à la scission sociale. Mais ni le marché créateur d’affrontements ni le plan d’État ne sont la clé de l’avenir.

L’erreur à ne plus commettre est de prétendre supprimer l’échange, alors que, dans l’équité garantie, il constitue un gage réel de réciprocité et d’adaptation sociale.
En même temps, et c’est vrai tout autant, cet échange, équitable, arbitré, démocratique, doit s’écarter définitivement de la sauvagerie du marché, permettre une vraie réponse aux besoins sociaux, une vraie rémunération équitable du travail libéré du salariat démuni.
Oui, la sortie du salariat assujetti, libérant l’homme de toute position de moyen pour d’autres hommes, pourra à la fois rémunérer le travail et favoriser une vraie autogestion créative, conduisant, par le bon usage des ressources, à l’efficience économique, sociale, environnementale, reconnaissant vraiment le travail intellectuel.
Une telle autogestion populaire et solidaire serait le vrai fondement pour une démocratie informée barrant la route à l’arbitraire autoritaire. La situation mondiale actuelle est sérieuse, et des chemins nouveaux s’ouvriront nécessairement.

Il faut dès maintenant s’écarter des erreurs passées, de façon fondamentale, créative, en visant l’équité, la réciprocité, la solidarité plus que jamais nécessaires.

(*) Dernier ouvrage publié : Demain l’économie équitable (Éditions L’Harmattan 2003).

L’Humanité des débats Le 4 avril 2009

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